CARISE, ÉGLÉ, MESROU, AZOR.
Azor
Eh ! c’est Carise et Mesrou, ce sont mes amis.
Églé, gaîment.
Ils me l’ont dit ; vous êtes fait exprès pour moi, moi faite exprès pour vous, ils me l’apprennent ; voilà pourquoi nous nous aimons tant ; je suis votre Églé, vous mon Azor.
Mesrou
L’un est l’homme, et l’autre la femme.
Azor
Mon Églé, mon charme, mes délices, et ma femme !
Églé
Tenez, voilà ma main ; consolez-vous d’avoir été caché.
À Mesrou et à Carise.
Regardez, voilà comme il faisait tantôt ; fallait-il appeler à mon secours ?
Carise
Mes enfans, je vous l’ai déjà dit, votre destination naturelle est d’être charmés l’un de l’autre.
Églé, le tenant par la main.
Il n’y a rien de si clair.
Carise
Mais il y a une chose à observer, si vous voulez vous aimer toujours.
Églé
Oui, je comprends, c’est d’être toujours ensemble.
Carise
Au contraire ; c’est qu’il faut de temps en temps vous priver du plaisir de vous voir.
Églé, étonnée.
Comment ?
Azor, étonné.
Quoi ?
Carise
Oui, vous dis-je ; sans quoi ce plaisir diminuerait et vous deviendrait indifférent.
Églé, riant.
Indifférent, indifférent, mon Azor ! ah ! ah ! ah !… la plaisante pensée !
Azor, riant.
Comme elle s’y entend !
Mesrou
N’en riez pas, elle vous donne un très-bon conseil ; ce n’est qu’en pratiquant ce qu’elle vous dit là, et qu’en nous séparant quelques fois, que nous continuons de nous aimer, Carise et moi.
Églé
Vraiment, je le crois bien ; cela peut vous être bon à vous autres qui êtes tous deux si noirs, et qui avez dû vous enfuir de peur la première fois que vous vous êtes vus.
Azor
Tout ce que vous avez pu faire, c’est de vous supporter l’un l’autre.
Églé
Et vous seriez bientôt rebutés de vous voir si vous ne vous quittiez jamais, car vous n’avez rien de beau à vous montrer ; moi, qui vous aime, par exemple, quand je ne vous vois pas, je me passe de vous ; je n’ai pas besoin de votre présence ; pourquoi ? C’est que vous ne me charmez pas ; au lieu que nous nous charmons, Azor et moi ; il est si beau, moi si admirable, si attrayante, que nous nous ravissons en nous contemplant.
Azor, prenant la main d’Églé.
La seule main d’Églé, voyez-vous, sa main seule, je souffre quand je ne la tiens pas ; et quand je la tiens, je me meurs si je ne la baise ; et quand je l’ai baisée, je me meurs encore.
Églé
L’homme a raison ; tout ce qu’il vous dit là, je le sens ; voilà pourtant où nous en sommes ; et vous qui parlez de notre plaisir, vous ne savez pas ce que c’est ; ne le comprenons pas, nous qui le sentons ; il est infini.
Mesrou
Nous ne vous proposons de vous séparer que deux ou trois heures dans la journée.
Églé
Pas une minute.
Mesrou
Tant pis.
Églé
Vous m’impatientez, Mesrou ; est-ce qu’à force de nous voir nous deviendrons laids ? Cesserons-nous d’être charmans ?
Carise
Non, mais vous cesserez de sentir que vous l’êtes.
Églé
Eh ! qu’est-ce qui nous empêchera de le sentir, puisque nous le sommes ?
Azor
Églé sera toujours Églé.
Églé
Azor toujours Azor.
Mesrou
J’en conviens, mais que sait-on ce qui peut arriver ? Supposons par exemple que je devinsse aussi aimable qu’Azor, que Carise devînt aussi belle qu’Églé.
Églé
Qu’est-ce que cela nous ferait ?
Carise
Peut-être alors que, rassasiés de vous voir, vous seriez tentés de vous quitter tous deux pour nous aimer.
Églé
Pourquoi tentés ? Quitte-t-on ce qu’on aime ? Est-ce là raisonner ? Azor et moi nous nous aimons, voilà qui est fini ; devenez beaux tant qu’il vous plaira, que nous importe ? Ce sera votre affaire ; la nôtre est arrêtée.
Azor
Ils n’y comprendront jamais rien ; il faut être nous pour savoir ce qui en est.
Mesrou
Comme vous voudrez.
Azor
Mon amitié, c’est ma vie.
Églé
Entendez-vous ce qu’il dit, sa vie ? comment me quitterait-il ? Il faut bien qu’il vive, et moi aussi.
Azor
Oui, ma vie ; comment est-il possible qu’on soit si belle, qu’on ait de si beaux regards, une si belle bouche, et tout si beau ?
Églé
J’aime tant qu’il m’admire !
Mesrou
Il est vrai qu’il vous adore.
Azor
Ah ! que c’est bien dit, je l’adore ! Mesrou me comprend, je vous adore.
Églé
Adorez donc, mais donnez-moi le temps de respirer ; ah !
Carise
Que de tendresse ! j’en suis enchantée moi-même ! Mais il n’y a qu’un moyen de la conserver, c’est de nous en croire ; et si vous avez la sagesse de vous y déterminer, tenez, Églé, donnez ceci à Azor ; ce sera de quoi l’aider à supporter votre absence.
Églé
Comment donc ! je me reconnais ; c’est encore moi, et bien mieux que dans les eaux du ruisseau ; c’est toute ma beauté, c’est moi ; quel plaisir de se trouver partout ! Regardez Azor, regardez mes charmes.
Azor
Ah ! c’est Églé, c’est ma chère femme ; la voilà, sinon que la véritable est encore plus belle.
Il baise le portrait.
Mesrou
Du moins cela la représente.
Azor
Oui, cela la fait désirer.
Il le baise encore.
Églé
Je n’y trouve qu’un défaut ; quand il le baise, ma copie à tout.
Azor, prenant sa main qu’il baise.
Ôtons ce défaut-là.
Églé
Ah çà ! j’en veux autant pour m’amuser.
Mesrou
Choisissez de son portrait ou du vôtre.
Églé
Je les retiens tous deux.
Mesrou
Oh ! il faut opter, s’il vous plaît ; je suis bien aise d’en garder un.
Églé
Eh bien, en ce cas-là, je n’ai que faire de vous pour avoir Azor, car j’ai déjà son portrait dans mon esprit ; aussi donnez-moi le mien, je les aurai tous deux.
Carise
Le voilà d’une autre manière. Cela s’appelle un miroir ; il n’y a qu’à presser cet endroit pour l’ouvrir. Adieu, nous reviendrons vous trouver dans quelque temps ; mais, de grâce, songez aux petites absences.
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